Statistiques sur les ratios de cadre au cinéma

Le public de La La Land a pu remarquer l’intitulé CinemaScope 55 au début du film. Pour répondre à la question « Mais qu’est-ce donc ? », il faut se plonger dans le monde chaotique des formats de pellicule, de l’anamorphose et des ratios de cadre.

La réponse courte, c’est que le film est projeté en salle avec un ratio de cadre de 2.55, parfois noté 2.55:1, c’est à dire un rapport de 2.55 entre la largueur de l’image et sa hauteur. Ce ratio est apparu en 1953 et fut utilisé pendant environ 3 ans avant d’être remplacé par d’autres standards.

La réponse moins courte… est longue, car les ratios de cadre sont plus complexes qu’ils en ont l’air. J’ai voulu faire des statistiques sur les ratios utilisés au cinéma, depuis les premiers longs métrages jusqu’à aujourd’hui, car de telles informations sont absentes du Web. Il est apparu qu’il faut se pencher un peu sur les aspects techniques pour rester rigoureux. Cet article explique comment sont obtenus les divers ratios, et donne quelques statistiques sur les pratiques entre 1910 et 2016. On verra aussi pourquoi les vieux films de l’époque du ratio 1.37 sont désormais diffusés en 1.33, et pourquoi La La Land n’est pas un vrai CinemaScope 55.

Un peu de théorie

Cinéma sur pellicule

Il convient d’abord de rappeler que l’industrie du cinéma a connu dans les années 2000 sa dernière révolution, le passage au numérique. Ce changement bouscule toutes les pratiques, y compris en ce qui concerne les ratios de cadre.

Avant le numérique, tous les films étaient tournés avec des kilomètres de pellicules, qui après développement donnaient des négatifs utilisés, à l’aide de plusieurs intermédiaires, pour l’obtention de positifs destinés aux projecteurs. A l’époque du cinéma muet, tout était relativement simple : le ratio de l’image à la projection était le même que le ratio de cadre sur le négatif. De plus, le ratio 1.33, aussi appelé 4/3, était utilisé pour la quasi totalité des films.

Vers 1930, tout se complique : c’est le début du cinéma parlant, et on laisse désormais de la place pour la bande son sur les pellicules envoyées aux salles de cinéma. Le négatif, lui, reste le même, mais l’image est rognée lors des copies de positifs et perd en largeur (elle passe typiquement d’un ratio de 1.33 à 1.20 à l’époque), ce qui plaît peu. A la projection, on utilise alors des masques qui cachent des parties de l’image en haut et en bas, afin de retrouver un ratio satisfaisant. On parle d’ouverture du projecteur pour quantifier l’espace entre les masques. Un nouveau standard naît, spécifiant l’ouverture du projecteur : c’est le format académique, avec un ratio de 1.37 à la projection. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’avec l’arrivée du son sur la pellicule, il n’y a plus 1 mais 3 ratios différents :

  • le ratio de l’image lors du tournage, c’est à dire le ratio des images sur le négatif,
  • le ratio de l’image sur la pellicule envoyée aux salles de cinéma, qui dépend de la place laissée au son,
  • le ratio à la projection, qui dépend de l’ouverture du projecteur.

Hard matte

Si l’utilisation de masques à la projection semble être courante, il existe aussi une autre alternative pour obtenir le ratio voulu à la projection, appelée « hard matte » : cela consiste à n’imprimer sur les copies positives de projection que la partie de l’image qui doit vraiment être projetée. Cela crée des bords plus nets à l’écran comparé à l’utilisation de masques, d’où le « hard ». Je ne trouve pas d’information sur cette pratique : est-elle courante ? Est-ce plutôt pratiqué dès le tournage ou par des procédés d’impression ? J’ai l’impression qu’à partir des années 50 il était courant d’imprimer une image au format académique sur le positif de projection (au lieu du 1.20), avec des bandes noires entre les images, puis de rogner encore à la projection pour obtenir du 1.66 ou 1.85. Le hard matte permet de s’assurer que le ratio à la projection ne dépend pas de l’humeur du projectionniste.

Cinéma numérique et ratios

Avec le cinéma numérique, c’est beaucoup plus simple : la caméra numérique enregistre des fichiers vidéos (beaucoup de formats possibles), puis le film est retouché sur ordinateur et potentiellement rogné. En sortie, on a une vidéo avec un ratio de cadre qui peut être arbitraire. Le projecteur numérique, lui, projette la vidéo sans intervenir sur le ratio. Grâce au numérique, les réalisateurs peuvent facilement utiliser des ratios arbitraires, voire plusieurs ratios de cadre dans le même film, comme dans The Dark Knight ou Mommy, par exemple.

L’anamorphose

Au cinéma, on parle d’anamorphose quand on utilise une lentille spéciale lors du tournage, appelée « anamorphique », qui permet de tasser l’image (par exemple d’un facteur 2) dans le sens de la largeur. L’image sur le négatif est déformée et à la projection, on utilise une lentille complémentaire de la première qui étire l’image pour retrouver des proportions normales. Résultat : avec un tel procédé, pour la même surface laissée à l’image sur la pellicule, on peut multiplier par 2 le ratio à la projection. Ce procédé a été très utilisé, jusqu’à l’apparition du numérique, pour tous les films avec un grand ratio (typiquement 2.35 ou 2.39 à la projection).

Les films tournés en pellicule mais projetés en numérique

Avec l’arrivée du numérique, certains réalisateurs font le choix de tourner avec des pellicules mais de retoucher et projeter le film en numérique : la pellicule est scannée (on parle d’intermédiaire numérique), puis retouchée sur ordinateur. La retouche peut bien sûr inclure du rognage. Ainsi, d’après IMDb, le film La La Land a été tourné sur une pellicule 35mm avec anamorphose, ce qui a probablement donné un ratio de 1.33×2=2.66 lorsque l’image a été numérisée et ré-étirée, avant que l’image ne soit rognée en 2.55 numériquement, en hommage aux films des années 50.

Statistiques sur les ratios de cadre au cinéma

La liste des ratios à la projection

Une fois la théorie en poche, on peut détailler et comprendre les différents standards utilisés dans le cinéma au cours de son histoire.

Différents ratios de cadre utilisés au cinéma

  • Le 1.33, ou 4/3 : c’est le format typique du cinéma muet. Pas de son sur la pellicule, pas (ou peu ?) de masques à la projection.
  • Le 1.19 ou 1.20 : c’est un format qui apparaît brièvement au début du cinéma parlant. On réduit la place pour l’image sur les pellicules envoyées aux salles de projection, place laissée au son. En revanche, les films sont toujours tournés en 1.33.
  • Le 1.37 ou format académique : c’est le format standard des films parlant entre la fin des années 20 et 1953. Les films sont toujours tournés en 1.33, on laisse la même place au son, mais on utilise des caches à la projection (ou du hard matte) pour réduire l’image en hauteur et augmenter le ratio.
  • Le 1.85 apparaît en 1953 lorsque le cinéma décide d’élargir ses ratios, peut-être pour se démarquer de la télévision, en 4/3 à l’époque.
  • Le 1.66 apparaît en même temps et fut le principal standard en France dans les années 70 et 80, ainsi que dans d’autres pays d’Europe.
  • Le 2.35 / 2.39 : il s’agit d’un standard qui apparaît vers 1957. Il utilise l’anamorphose et des masques à la projection. Il y a eu une évolution des pratiques du 2.35 vers 2.39 en 1970, ce dernier étant obtenu par une plus faible ouverture du projecteur. L’appellation « 2.35 » est parfois utilisée à la place de 2.39 pour les films d’après 1970, les deux ratios étant relativement proches. Pour plus de détails, on peut lire l’article Wikipedia sur le format anamorphique.
  • Le 2.55 a principalement été utilisé entre 1953 et 1957. C’est en en fait l’ancêtre du 2.35, lui-même ancêtre du 2.39. Le 2.55 était plus large car avant 1957 le son prenait moins de place sur la pellicule et on utilisait des perforations plus petites. Les films projetés en 2.55 étaient presque tous filmés avec des pellicules 35mm. Deux films, Carousel et The King and I, ont été tournés avec des pellicules 55mm, c’est à dire en CinemaScope 55. Le film La La Land ayant été tourné principalement en 35mm, ce n’est pas un CinemaScope 55, même s’il en a le ratio de cadre à la projection : la mention du CinemaScope 55 est simplement un clin d’œil pour les connaisseurs.

Notons que le format de la télévision est désormais 16/9, et qu’il équivaut à 1.77 ou 1.78 selon l’arrondi. Il est parfois utilisé au cinéma mais surtout pour les séries et les téléfilms car cela évite les bandes noires. Certaines séries utilisent néanmoins d’autres ratios, comme par exemple les séries House of Card et Marco Polo qui sont 2:1.

Les graphiques

J’ai trouvé sur internet très peu de statistiques sur l’utilisation des ratios de cadre au cinéma. Une exception est l’article de stephenfollows.com, qui ne compare que l’utilisation relative des ratios 1.85 et 2.35/2.39 pour les films américains. La base de donnée IMDb donne le format pour la plupart des films mais ne permet pas une recherche par format. J’ai donc décidé de récolter des données et de faire quelques statistiques sur les ratios d’image depuis les premiers long métrages (vers 1910) jusqu’en 2016. Voilà ce que ça donne pour les films français et américains :

Ratios de cadre utilisés dans les films français entre 1910 et 2016

Ratios de cadre utilisés dans les films aux États-Unis entre 1910 et 2016

Méthodologie

J’ai utilisé le Advanced Title Search de IMDb pour obtenir des listes de films pour chaque année entre 1910 et 2016. J’ai restreint la recherche aux « Feature films », et utilisé les filtres « Countries » et « Languages » pour obtenir sélectivement les films français et américains. Pour chaque film, j’ai récupéré la page IMDb correspondante et extrait le ratio à l’aide d’un script shell. J’ai limité la récolte à 500 films par an pour le cinéma américain, en classant les films par nombre de votes.

Les champs de IMDb ne sont pas toujours bien remplis, parfois le format de captation est donné avant le format de projection et mon extraction automatique rate l’information. Les données sur les films de 2016 sont plus incomplètes car plus récentes.

Voici les données utilisées (toutes les listes de films et les ratios) : data_aspect_ratio.tar

Bizarrement, beaucoup de films sont étiquetés 2.35 après 1970 sur IMBd, alors qu’ils ont été remplacés par du 2.39 en pratique. J’ai donc laissé l’étiquette 2.35 mais j’ai additionné les films étiquetés 2.39, plus rares, ainsi que les 2.40 car cette approximation est, parait-il, parfois utilisée par les professionnels pour désigner du 2.39.

J’ai également fusionné les ratios 1.77:1, 1.78:1 et 16:9 pour simplifier les graphiques.

Analyse

On voit nettement l’hégémonie du format 4/3 (1.33:1) jusqu’à l’arrivée du parlant un peu avant 1930. Il faut alors laisser de la place au son, d’où une période d’apparition du 1.20:1, avant qu’il soit rapidement remplacé par le format académique 1.37:1. On constate que les formats s’élargissent dans les années 50, avec une coexistence du 1.66 (surtout en Europe, bien visible sur le graphique), du 1.85 et du 2.35/2.39. On remarque la présence du CinemaScope 2.55 aux États-Unis avant qu’il soit remplacé par le 2.35.

Le 16/9, désormais standard pour la télévision, apparaît nettement sur les graphiques dans les années 2000, il faut que j’enquête pour vérifier que ce sont bien des films sortis au cinéma.

J’ai rassemblé sous l’étiquette « Other » tous les ratios minoritaires. On trouve vraiment de tout : 1.19 (5 films), 1.30 (1 film), 1.36 (1 film), 1.44 (8 films), 1.50 (7 films), 1.55 (deux films), 1.57 (1 film), 1.70 (2 films), 1.75 (72 films), 1.90 (1 film), 1.95 (1 film), 1.96 (2 films), 2.00 (89 films), 2.10 (1 film), 2.20 (65 films), 2.37 (2 films), 2.50 (1 film), 2.59 (3 films), 2.65 (1 film), 2.66 (4 films), 2.76 (4 films), 2.89 (1 film), 3.00 (1 film), 3.66 (1 film).

Remarques

Sur Netflix, et probablement sur les autres supports de diffusion (DVDs, etc.), les films de la période du ratio académique sont en format 4/3, c’est à dire le format du négatif et non pas le format de projection de l’époque. J’imagine que pour restaurer ces films, on a simplement utilisé les négatifs et pas voulu rogner. Ça change un peu le cadre :

« Un tramway nommé désir », 1951, en 4/3 (1.33) sur Netflix

La même image recadrée en 1.37, telle qu’elle était peut-être projetée. La bande grise représente la partie de l’image rognée pour faire place au son (je ne sais pas de quel côté on rognait), et les bandes bleues représentent les masques du projecteur.

La télévision fait parfois bien pire lorsqu’elle diffuse des films conçus pour du 2.39 et qu’elle rogne les côtés pour réduire les bandes noires.

Sources

Je recommande les vidéos de Durendal sur les ratios de cadre et les supports de captation.

Le site widescreenmuseum.com est une catastrophe du point de vue de la navigation mais il livre des informations qui ont l’air sérieuses (sur le CinemaScope par exemple).

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