La dernière balle

Voici un extrait du roman « La Promesse de l’aube » de Romain Gary, dans lequel l’auteur dévoile une « vérité triste » qu’il « ne faut pas la dévoiler aux enfants ».

[…]

Dans les couloirs de l’école, sous le regard de mes camarades éblouis, je jonglais à présent avec cinq ou six oranges et, quelque part, au fond de moi, vivait la folle ambition de parvenir à la septième et peut-être à la huitième, comme le grand Rastelli, et même, qui sait, à la neuvième, pour devenir enfin le plus grand jongleur de tous les temps. Ma mère méritait cela et je passais tous mes loisirs à m’entraîner.

Je jonglais avec les oranges, avec les assiettes, avec les bouteilles, avec les balais, avec tout ce qui me tombait sous la main; mon besoin d’art, de perfection, mon goût de l’exploit merveilleux et unique, bref, ma soif de maîtrise, trouvait là un humble mais fervent moyen d’expression. Je me sentais aux abords d’un domaine prodigieux, et où j’aspirais de tout mon être à parvenir: celui de l’impossible atteint et réalisé. Ce fut mon premier moyen conscient d’expression artistique, mon premier pressentiment d’une perfection possible et je m’y jetai à corps perdu. Je jonglais à l’école, dans les rues, en montant l’escalier, j’entrais dans notre chambre en jonglant et je me plantais devant ma mère, les six oranges volant dans les airs, toujours relancées, toujours rattrapées. Malheureusement, là encore, alors que je me voyais déjà promis au plus brillant destin, faisant vivre ma mère dans le luxe grâce à mon talent, un fait brutal s’imposa peu à peu à moi: je n’arrivais pas à dépasser la sixième balle. J’ai essayé, pourtant, Dieu sait que j’ai essayé. Il m’arrivait à cette époque de jongler sept, huit heures par jour. Je sentais confusément que l’enjeu était important, capital même, que je jouais là toute ma vie, tout mon rêve, toute ma nature profonde, que c’était bien de toute la perfection possible ou impossible qu’il s’agissait. Mais j’avais beau faire, la septième balle se dérobait toujours à mes efforts. Le chef-d’œuvre demeurait inaccessible, éternellement latent, éternellement pressenti, mais toujours hors de portée. La maîtrise se refusait toujours. Je tendais toute ma volonté, je faisais appel à toute mon agilité, à toute ma rapidité, les balles, lancées en l’air, se succédaient avec précision, mais la septième balle à peine lancée, tout l’édificé s’écroulait et je restais là, consterné, incapable de me résigner, incapable de renoncer. Je recommençais. Mais la dernière balle est restée à jamais hors d’atteinte. Jamais, jamais ma main n’est parvenue à la saisir. J’ai essayé toute ma vie. Ce fut seulement aux abords de ma quarantième année, après avoir longuement erré parmi les chefs-d’œuvre, que peu à peu la vérité se fit en moi, et que je compris que la dernière balle n’existait pas.

C’est une vérité triste et il ne faut pas la dévoiler aux enfants. Voilà pourquoi ce livre ne peut être mis entre toutes les mains.

Je ne m’étonne plus aujourd’hui qu’il arrivât à Paganini de jeter son violon et de rester de longues années sans y toucher, gisant là, le regard vide. Je ne m’étonne pas, il savait.

Lorsque je vois Malraux, le plus grand de nous tous, jongler avec ses balles, comme peu d’hommes ont jonglé avant lui, mon cœur se serre devant sa tragédie, celle qu’il porte écrite sur son visage, au milieu de ses plus brillants exploits: la dernière balle est hors de sa portée, et toute son œuvre est faite de cette certitude angoissée.

Il serait temps, d’ailleurs, de dire la vérité, sur l’affaire Faust. Tout le monde a menti effrontément là-dessus, Goethe plus que les autres, avec le plus de génie, pour camoufler l’affaire et cacher la dure réalité. Là encore, je ne devrais sans doute pas le dire, car s’il y a une chose que je n’aime pas faire, c’est bien enlever leur espoir aux hommes. Mais enfin, la véritable tragédie de Faust, ce n’est pas qu’il ait vendu son âme au diable. La véritable tragédie, c’est qu’il n’y a pas de diable pour vous acheter votre âme. Il n’y a pas preneur. Personne ne viendra vous aider à saisir la dernière balle, quel que soit le prix que vous y mettiez. Il y a bien toute une flopée de margoulins qui se donnent des airs, qui se déclarent preneurs, et je ne dis pas qu’on ne peut pas s’arranger avec eux, avec un certain profit. On peut. Ils vous offrent le succès, l’argent, l’adulation des foules. Mais c’est de la bouillie pour les chats, et lorsqu’on s’appelle Michel-Ange, Goya, Mozart, Tolstoï, Dostoïevsky ou Malraux, on doit mourir avec le sentiment d’avoir fait de l’épicerie.

Ceci dit, je continue, bien entendu, à m’entraîner.

Il m’arrive encore de sortir de ma maison, sur ma colline, au-dessus de la baie de San-Francisco, et là, en pleine vue, en pleine lumière, je jongle avec trois oranges, tout ce que je peux faire aujourd’hui. Ce n’est pas un défi. C’est une simple déclaration de dignité.

J’ai vu le grand Rastelli, un pied sur un goulot de bouteille, faire tourner deux cerceaux sur l’autre pied replié derrière lui, tout en tenant une canne sur son nez, un ballon sur la canne, un verre d’eau sur le ballon, et jonglant en même temps avec sept balles.

Je croyais voir là un moment de maîtrise totale et incontestée, un instant souverain de victoire de l’homme sur sa condition, mais Rastelli est mort quelques mois plus tard, désespéré, après avoir quitté l’arène sans être jamais parvenu à saisir la huitième balle, la dernière, la seule qui comptait pour lui.

Je crois que si j’avais pu me pencher sur son lit, il m’eût renseigné sur tout cela une bonne fois et, comme je n’avais alors que seize ans, une vie d’efforts et d’échecs m’aurait peut-être été épargnée.

Romain Gary, La Promesse de l’aube

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