Une Danse Espagnole de Manuel de Falla

La Vida Breve est un opéra en deux actes composé Manuel de Falla et créé en 1913. Manuel de Falla a la trentaine lorsqu’il travaille sur cette œuvre, il n’est pas encore un compositeur connu. Une particularité de sa musique est le large emploi d’éléments mélodiques et rythmiques espagnols. La Vida Breve n’est ni une zarzuela, genre qui accapare les compositeurs espagnols de cette époque, ni un opéra de la tradition italienne, mais un mélange de plusieurs influences.

L’action se situe en Andalousie. Le tableau est complet : une jeune orpheline, pure mais trompée, élevée par sa grand-mère, de fiers forgerons, une fête dans un patio, un coucher de soleil sur Grenade, des tildes et des r roulés. Le deuxième acte comporte deux danses, et nous allons nous intéresser à la première.

Analyse

La première danse est purement orchestrale. Elle est la partie la plus connue de tout l’opéra :

Le mode andalou

La musique espagnole partage certaines caractéristiques avec la musique tzigane et la musique arabe, notamment l’utilisation de gammes contenant des intervalles de 1 ton et demi (alors que les compositeurs de musique « savante » évitaient généralement cet intervalle). Par exemple, voici une gamme utilisée dans la musique andalouse :

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Entre ré♭ et mi, il y a un ton et demi. Il existe un très grand nombre de gammes, et on les théorise en les appelant modes et en leur donnant des noms bizarres.

Manuel de Falla utilise un mélange de modes usuels et de procédés espagnols. Une même mesure peut parfois être analysée de plusieurs manières équivalentes dans plusieurs modes. Par exemple, certains accords de dominante, en mode mineur, pourraient tout aussi bien être vus comme des accords de tonique dans le mode andalou. Pour compliquer le tout, la gamme andalouse comporte des notes « mobiles », c’est à dire qu’elles peuvent être altérés. C’est le cas pour la troisième note (mi, dans une gamme sur do), qui peut être abaissée (mi♭), comme dans les motifs de ce genre, à 1:48 ou à 2:06 (c’est très succinct, juste sur la fin des phrases). Le mode andalou n’est donc ni vraiment majeur, ni vraiment mineur.

Si on construit les accords des différents degrés sur la gamme andalouse, on trouve des suites d’accords qui « sonnent espagnol ». Voici des enchaînements typiques :

Enchaînement de degrés Exemple sur do Commentaire
I
II
do Maj
ré♭ Maj
Très typique
I
IV
do Maj
fa min
Ambiguïté avec le mode mineur (en fa mineur, on pourrait aussi avoir la même chose), d’autant plus que la 7ième de do, si♭, est dans la gamme. Le mode andalou, c’est donc à peu près équivalent à un mode mineur qu’on utiliserait en donnant plus d’importance à l’accord de dominante que de tonique
I
VII
do Maj
si♭ min
Les accords peuvent être enrichis des 7ièmes (si♭ pour do majeur et la♭ pour si♭ mineur) qui sont dans la gamme

Certains degrés n’existent plus vraiment, comme le degré III qui revient à peu près au degré I avec une 7ième. Le degré V forme un accord diminué (sol – si♭ – ré♭). On le devine dans les mesures 136-141 (0:23 de la vidéo) :

51

On a globalement un si à la basse, puis fa et la dans l’accord, alternés avec des accords de mi majeur : c’est donc du mode andalou en mi, dans un enchaînement I-V-I-V, presque équivalent à un I-II-I-II. On a bien l’écart de un ton et demi entre le fa et le sol#. Le thème est joué aux violoncelles, contrebasse, bassons et clarinette basse, et les notes sont bien celles du mode andalou. On remarque aussi qu’il n’y a plus de sensible, les tensions et les résolutions ne sont plus les mêmes.

Juste après, on module en la, toujours dans le mode andalou :

la

Il y a tout ce qu’il faut : la, si♭, do#, mi, fa et sol naturels, c’est bien le mode andalou sur la. On trouve des passages similaires un peu partout.

L’influence classique

Manuel de Falla connaît aussi l’harmonie classique. On a même droit à une marche harmonique fuguée (1:22 de la vidéo) :

marche

À partir du fa# majeur de la mesure 208, on passe par si majeur, mi majeur, la majeur, ré majeur, sol mineur, do majeur, fa majeur, si♭ majeur, puis on revient à la gamme andalouse. Le passage n’est pas le plus fin de l’œuvre : le jeune compositeur a-t-il voulu faire une petite démonstration de ses capacités en matière de contrepoint ? Ou bien voulait-il simplement laisser de côté le style espagnol pour quelques mesures ?

L’orchestration

L’orchestre est enrichi de castagnettes, ce qui donne indéniablement du charme. L’utilisation des cors est intéressante : ils jouent des hémioles à plusieurs reprises, c’est à dire qu’ils jouent à la noire pendant que les autres jouent à la noire pointée. Voici le même extrait que dessus, en la, avec la partie des cors :

cors

L’hémiole crée un décalage intéressant et une perception différente du temps. Les cors sont ainsi mis en valeur, et ils semblent avoir quelque chose à dire au reste de l’orchestre. De plus, Manuel de Falla leur fait jouer de beaux contre-chants dans la gamme andalouse (la – sol – si♭ – la – sol – si♭ : ce sont des cors en fa, il faut transposer la partition).

D’autres fois, le compositeur leur donne de brefs motifs descendants lors des modulations. Ça sonne très espagnol, bien que je ne sache pas bien pourquoi (1:59, sur la vidéo) :

corssolo

Le solo, mesure 241, commence par la – sol – fa#, et on module (de la andalou à ré andalou) sur le fa#. Les cors sont utilisés de la même manière à d’autres endroits, comme à 0:22, par exemple.

Le rythme

Manuel de Falla utilise les hémiones pour mélanger des mélodies binaires et ternaires, mais il va aussi plus loin : à 1:38, par exemple, tout l’orchestre accompagne le chant en binaire. Même chose, parfois, à la fin des phrases, comme à 1:02, et sur les accords spectaculaires de la fin. L’alternance 3/4 et 2/4 est répandue dans plusieurs styles de musiques traditionnelles, tels les chants libres andalou ou le fandango.

Les triolets de doubles sont omniprésents, aux percussions, aux cordes, aux vents :

triolet

Adaptations

La danse espagnole a été largement reprise. Parmi les nombreuses versions, celle du guitariste espagnol Paco de Lucía :

Et la version réutilisée en concerto pour castagnettes, pour la star Lucero Tena :

Source : Wikipédia, partie du livre Manuel de Falla

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