Chansons de Philipot le Savoyard

Philipot dit « le Savoyard » était un chansonnier français, né vers 1600 environ. Il était aveugle, ivrogne, et chantait principalement sur le Pont-Neuf, qui était de fait à peu près neuf en ce temps là.

Selon les époques, on pouvait trouver sur le Pont-Neuf des troupes de théâtres, des libraires, des arracheurs de dents et des commerçants de toutes sortes. Le pont était aussi célèbre pour ses chansonniers, et on trouve encore dans le dictionnaire le nom commun « pont-neuf » pour désigner une chanson populaire. Les chansonniers avaient l’art de composer sur les actualités les plus fraîches, comme les derniers meurtres ou les derniers faits royaux. Ils produisaient également des chansons grivoises. Les paroles étaient vraisemblablement plus importantes que la musique : les mêmes airs étaient réutilisés pour un grand nombre de chansons, et l’accompagnement instrumental, quand il y en avait un, n’était peut-être pas toujours de très bonne qualité. Les qualificatifs « mendiant » et « chansonnier » n’était pas toujours exclusifs.

Le Savoyard a fait partie des chanteurs du Pont-Neuf qui sont devenus relativement célèbres, avec « le cocher de Verthamont », ou encore un certain Duverny. Certains textes étaient parfois publiés et vendus dans la rue, et c’est ainsi que les travaux du Savoyard nous sont parvenus. Il existe un recueil publié en 1862 et disponible sur Gallica. Les poèmes ci-dessous en sont tirés. Comme le note l’auteur du recueil, on ne peut pas être absolument certain que tous les poèmes soient du Savoyard.

J’ai tâché, en recopiant les chansons, de conserver l’orthographe du recueil.

Le concombre bien en vin-aigré

Commençons par le pire pour apprécier le mieux. Cette chanson sur le concombre est sale et mal écrite. Mélite désigne probablement le personnage d’une pièce de Corneille, d’autant plus que le Savoyard utilise d’autres personnages littéraires dans d’autres chansons (comme Philis, qui fait peut-être référence à un personnage dans l’Astrée de Honoré d’Urfé).

Dans le concombre en effect;
  Ie trouve des delices,
Et mon vinaigre n’est fait
  Que pour son seul seruice
Sans le vin-aigre excellent,
Le concombre est desplaisant
Mettons donc dessous cette ombre
Ton melon dans mon concombre

Nous ne sçaurions pas choisir
  De lieu qui soit plus sombre,
Icy ie puis à loisir
  Manier ton concombre,
Et pendant que ie tiens,
Met mon vin-aigre en tes mains,
Il est de couleur de rose
Mais son goust est autre chose.

Chère Melite il est temps
  De les mettre ensemble,
Ah! Dieu quel contentement
  De plaisir tout me tremble
Ie sens charmer tous mes sens
Ton vin-aigre tu respand,
Ie fais sortir vn grand nombre
De liqueur de mon concombre.

Estimes-tu mon ragoust,
  Dy ma chère Melite :
Ton vin-aigre est à mon goust,
  Mais ta sauce est petite,
Il faut donc recommencer
Quand tu deurois te lasser
Car il faut vn plus grand nombre
De vin-aigre dans mon concombre.

Chanson bachique, dédiée aux beaux esprits et poètes de ce temps

Celle-ci est une chanson sur la futilité de l’art et la supériorité de la boisson. Saint-Amant était un académicien qui fréquentait le Pont-Neuf (d’après l’Histoire du Pont-Neuf de Édouard Fournier, 1862) et qui connaissait certainement le Savoyard.

Ça beuuons c’est assez chanté;
Il faut songer à nos bouteilles,
I’ayme mieux boire vne santé,
Que laisser charmer mes oreilles,
  Il est vray qu’vn bel air
  Est bien delicieux,
Mais quand on chante des merueilles,
Ie trouue que du vin vaut mieux,
Ne te fasche point Saint Amant
Si tu parois vn peu critique,
Et blasmes trop seuerement
Vn si bel art dont tu te picque.
  Dis ce que tu voudras,
  Mais alors que ie boy,
Bien que i’ignore la musique,
I’entonne pourtant mieux que toy.

Chanson de trente et quarante

Chanson sur la gérontophobie, pas plus spirituelle que la chanson du concombre, mais peut-être un peu mieux écrite. A noter l’allusion de l’auteur à ses origines savoyardes.

Rien n’est plus beau dans la nature,
Que l’agreable fleur qui naist,
Si i’exerce l’agriculture,
Les dieux me gardent s’il leur plaist,
De iamais arrouser la fente,
Des dames de trente et quarante.

I’ayme bien la fleur qui boutonne
Ie suis vn rare iardinier
Mais ie veux bien qu’on me chaponne
Si ie fais tour de mon mestier,
Soit en écusson ou en fente
Des dames de trente et quarante.

Ie passe par toute la France
Pour laboureur et bon fermier
Mais mon bon grain et ma semence
Pourriront plustost au grenier
Que iamais ie ne seme et plante
Sur dames de trente et quarante.

Lorsque i’ay besongne nouuelle
Ie suis fort habile masson.
I’exerce fort bien ma truelle,
Mais l’on perd plus que la façon,
A replastrer les vieilles fentes
Des dames de trente et quarante.

Ie suis pour neufue cheminée,
Bon Sauoyard garçon d’honneur,
Mais pour les vieilles ruinées
Ie suis vn mauuais ramonneur,
La suye est parfois fort puante
Dans celles de trente et quarante.

Ie suis vn gormet d’importance
S’il faut percer vn muict nouueau
Mais si la futaille en est rance
Mon giblet repousse vn tonneau
Et n’entre point dedans la fente
Des dames de trente el quarante.

Pour les perdreaux et ieunes cailles,
Ie suis vn fort bon cuisinier,
Mais ie ne larde rien qui vaille,
S’il faul picquer du bon gibier.
La viande est tousiours relente
Des dames de trente et quarante.

Ie suis vn bon tailleur de filles
Pour elles au trauail inuaincu,
Mais que ie rompe mon aiguille
Deussent elles monstrer leur cul
Si iamais ie recous la fente
Des dames de trente et quarante.

Vous me quittez adorable inconstante

Vous me quittez adorable inconstante.
Pour vn obiet qui vous semble si doux.
      Et si ie tente,
      Sçachant vos coups
De descouurir où sont vos rendez-vous,
      Qu’en direz-vous?

Vous me croyez d’vne humeur indiscrette,
Il vous semble que i’ay le coeur bien mou;
      Si ie caquette
      Dans mon courroux,
Et si ie fais le deuoir d’vn ialoux,
      Qu’en direz-vous?

Puisqu’a la fin ie voy que vostre change,
Met nos amours tout sans dessus dessous,
      Si ie me vange,
      Disant à tous
Ce qui iadis fut secret entre nous.
      Qu’en direz-vous?

AIR NOVVEAV DU SAVOYARD

Ie suis l’illustre Sauoyard,
Des chantres le grand capitaine,
Ie ne meine pas mon soldat,
Mais c’est mon soldat qui me meine.
Accourez filles et garçons
Escoutez bien nostre musique,
L’esprit le plus melancolique
Se rejouyt à mes chansons.

Ie suis l’Orphée du Pont-Neuf,
Voicy les bestes que i’attire,
Vous y voyez l’asne et le boeuf
Et la nymphe auec le satyre.
Accourez filles et garçons, etc.

I’ay chanté Bachus et l’Amour
Car ie voy que chacun les ayme,
Maintenant ie veux à mon tour,
Deuant vous me chanter moy-mesme.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

I’ay signalé tous les lauriers
De nos vaillans foudres de guerre,
Comme de ceux qui les premiers
Et derniers combattent au verre.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

Moy mesme i’ay tant combattu
Dans le champ de la bonne chère,
Que pour marque de ma vertu,
Mes yeux ont perdu leur lumiere.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

Mais ce vin dont ie suis charmé
Malgré cette offence receuë,
Pour estre tousiours bien aymé,
M’oste le regret de la veuë.
Accourez, filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

Homere ce chantre diuin,
Comme moy digne de memoire,
Eut tant d’amour pour le bon vin
Qu’il perdit les yeux de trop boire.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

Les courtisans du grand Henry,
Les enfans de la gibeciere
Me tiennent pour leur fauory
Et m’en font tous le pied derrière.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

Nos voisins les Operateurs
Disent que dans leurs boëtelettes.
Ils n’ont pour reiouïr leurs cœurs
Rien si bon que mes chansonnettes.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

Ces menteurs arracheurs de dents
En ma faueur sont véritables
Quand ils disent à tous venants
Que mes chansons sont delectables.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

L’honneste homme en passant chemin,
Ne croit pas en estre moins sage,
D’écouter le chant tout diuin
D’vn si rauissant personnage.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

N’ayez peur chantant deuant vous
Que vostre bourse soit coupée,
Ie ne voy point autour de vous
De noble à la courte espée.
Accourez filles et garçons,
Escoutez bien nostre musique, etc.

Enfin si vous n’estes esmeus,
De mes aymables gentillesses,
Ie voudrais vous voir tous pendus
Au col de vos chères maistresses,
Accourez filles et garçons,
Venez ouyr nostre musique
Et que chacun de vous se pique
De bien achepter mes chansons.

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