Bartók, Kodály et l’ethnomusicologie hongroise

Béla Bartók est un compositeur hongrois et un ethnomusicologue. Zoltán Kodály est un compositeur hongrois et un ethnomusicologue.

Ils se sont rencontrés en 1905, alors qu’ils étaient tous les deux étudiants à l’Académie royale de musique de Budapest. Initialement conduits par un courant nationaliste et la volonté de créer un art hongrois, ils étudient les musiques traditionnelles des Magyars, les peuples de langue hongroise. Il poursuivent des travaux initiés à la fin du XIXe siècle, comme ceux de Béla Vikár dès 1896, et tentent de dresser un inventaire complet des mélodies populaires de leur pays.

Leur contribution est inestimable. En quelques étés, ils notent et enregistrent plusieurs milliers de chansons populaires. Bartók reçoit de Kodály une méthodologie scientifique et s’initie au phonographe. Après plusieurs voyages en Europe centrale entre 1905 et 1907 (Slovaquie, Ukraine, Bulgarie, Transylvanie, Roumanie), Bartók élargie ses recherches en Afrique du Nord en 1913 et 1932 (Algérie, Tunisie, Maroc, Egypte) et en Anatolie en 1936.

Bartók dans un village avec un phonographe, en 1907 ou 1908

Le phonographe

L’enregistrement de la musique paysanne au début du XXe est permise par le phonographe : la musique est gravée sur un cylindre en rotation (en cire, à partir de 1887) par un stylet relié à un diaphragme. Le principe est le même que celui des gramophones : lorsque le stylet passe à nouveau dans un sillon imprimé dans la cire, il reproduit les vibrations du diaphragme lors de l’enregistrement.

Bartók et son phonographe vers 1920

Dans son traité « Pourquoi et comment recueille-t-on la musique populaire ? », Bartók détaille les bienfaits du phonographe. Il lui permet de garder une trace fidèle des mélodies, et surtout de tous les éléments difficiles à écrire sur une partition : les « bribes de sons fugitives, glissandi, rapports subtils de valeurs », ou encore « les nuances les plus subtiles de la prononciation dialectale ».

Le phonographe lui permet aussi de rejouer au ralenti les performances pour mieux entendre les détails (il conseille de diminuer de moitié la vitesse du cylindre lors de la lecture, ce qui a aussi pour effet de baisser toutes les notes d’une octave). Le coût (et peut-être aussi le volume) des cylindres force Bartók à n’enregistrer que de courts passages des chansons. Le reste est soigneusement écrit.

Son traité comporte aussi des conseils ethnographiques : ne pas faire trop boire les paysans avant l’enregistrement, savoir encourager les chanteurs timides, se méfier des « puits de chansons » masculins, se référer préférentiellement aux femmes, et comment dénicher d’authentiques trous perdus dans la campagne hongroise.

Tout ce travail donne ça :



L’enregistrement provient du CD Hungarian Folk Music Collected by Béla Bartók.

La musique magyare

Bartók et Kodály découvrent dans la musique magyare une richesse insoupçonnée. A l’époque, l’idée qui prévalait était que seule la musique populaire tsigane avait un intérêt, et que tout le reste n’était que musique tsigane pervertie avec ajout de paroles magyares. Or, la musique magyare est différente sans être inférieure. Comme beaucoup d’autres musiques traditionnelles dans le monde, les mélodies magyares reposent sur des gammes pentatoniques (sorte de versions allégées de gammes majeures qui évitent les intervalles d’un demi-ton).

La pratique de la musique magyare est aussi intéressante que ses fondements musicaux. Il existe des chants pour toutes les occasions, et en particulier des mélodies funéraires, chantées exclusivement par les femmes, qui se « lamentent » presque sans interruption jusqu’à l’enterrement du défunt.

La fusion des musiques magyares et savantes

La musique populaire est le fondement des compositions de Béla Bartók. Dès le début de ses recherches, il publie les mélodies récoltées avec un accompagnement au piano, comme dans les 10 chansons populaires hongroises (Magyar népdalok) publiées avec Kodály dès 1906. Voilà quelques enregistrements de terrain et la version publiée (les traductions sont approximatives) :

Ablakimba, Ablakimba Besütött a Holdvilág (À ma fenêtre brillait la lune, BB 47 n°6) :


Által mennék én a Tiszán, nem mer (Je traverserai la Tisza en bateau, BB 42 n°2) :


Fekete Főd, Fehér Az Én Zsebkendő (Sombre est la forêt, BB 47 n°8) :


A Gyulai Kert Alatt, Kert Alatt (Derrière le jardin Gyulai, BB 42 n°4) :


Kis Kece Lányom, Fehérbe Vagyon (Ma chère fille, BB 43 n°10) :


Tiszán innen, Dunán túl (De ce coté de la Tisza, au delà du Danube, BB 42 n°1) :


Bartók utilise aussi abondamment le style magyar dans d’autres oeuvres, sans vraiment citer explicitement des mélodies en particulier.

Sources : Wikipédia, ici, , deux écrits de Bartók et Kodály (dont le traité d’ethnomusicologie) et ce mémoire. Les enregistrements sont issus du CD Hungarian Folk Music Collected by Béla Bartók.

3 comments

  1. Bonjour, Monsieur,
    Je prépare une conférence pour mon association le Mozarteum de France (www.mozarteumdefrance.fr) sur Zoltan Kodaly, ethno-musicologue, éducateur musical et compositeur.
    Le sujet étant immense, je compte me concentrer sur le compositeur en faisant entendes extraits de ses œuvres.
    Mais je voudrais faire entendre quelques exemples des musiques qu’il a enregistrées avec Bartók dans les villages. J’ai pu écouter le premier exemple que vous donnez, les autres ne s’ouvrant pas.
    Pourriez-vous m’aider en me permettant d’une façon ou d’une autre d’accéder à quelques autres échantillons ?
    Je vous en serais très reconnaissant.
    Cordialement.
    Roger Thoumieux

  2. Cher Monsieur, un immense merci pour cet article, passionnant et riche en informations. Il m’a aidé grandement pour les ressources de ma conférence.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.